Le Bal – mars-juin 2012

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Une selection de photos des performances au Bal et au Lycée Michelet et leurs préparation.


ENTRETIEN AVEC JEFF GUESS
Artiste invité dans le cadre du programme « Mon œil ! »
Publié dans une version plus courte dans le Bal Paper

Interroger les contextes de production, diffusion, réception des images fixes et en mouvement est le leitmotiv du programme « Mon œil ! ». Dédiés aux lycéens engagés dans les filières générale, technique ou professionnelle, quatre ateliers sont menés dans le temps scolaire autour d’une thématique commune : « Espaces des mots, espaces de l’image ». Cette année, 53 classes de 37 établissements sont engagées dans ce programme. Les trois premiers ateliers consacrés à l’analyse d’images (Image exposée, Image publiée et Image projetée) sont complétés, pour cette édition, par un quatrième temps : l’Image expérimentée. Celui-ci propose en particulier à l’enseignant et ses élèves de travailler avec un artiste dans le cadre d’un atelier de recherche et de création. Ainsi ce sont dix artistes dans les domaines de la photographie, de la vidéo et du multimédia qui élaborent cette année un projet collectif dans dix lycées franciliens.

Jeff, dans ton propre travail, le langage apparaît comme une tentative de s’approprier le monde. Tu cherches à souligner sa malléabilité et son aspect arbitraire pour appréhender le réel. Comment a résonné la thématique « Espaces des mots, espace de l’image par rapport à tes propres préoccupations ?

Cette thématique résonnait particulièrement car mon travail est traversé par une réflexion sur les conditions de possibilité des images techniques et comment celles-ci tissent continuellement des liens avec le langage. Certaines de mes pièces cherchent à redonner une fluidité dans les rapports image-texte qui sont déterminés effectivement par des contextes, des espaces. J’essaie de créer des “machines” ou chaque énoncé, que ce soit un texte ou une image, souvent pas connu d’avance, revèle son appartenance à un système plus grand, circonscrit par des règles, redevenant de simples éléments porteurs d’une potentielle polysémique très vaste.

Comment as-tu souhaité travailler cette thématique dans le cadre d’un atelier avec des lycéens ?

Je cherchais un moyen de travailler de manière collective et dans un mode de travail très différent de ceux que connaissaient peut-être les élèves. Il se peut qu’en février, dans le cadre du festival Hors Pistes au Centre Pompidou, les étudiants de mon studio Pratiques Algorithmiques à l’Ecole nationale supérieure d’arts Paris-Cergy, travaillant en collaboration avec l’enseignante Gwenola Wagon et ses étudiants de l’Université de Paris VIII ont produit, AnimalHommeMachine, une performance et un dispositif technique spécifique à ce travail collaboratif. Le dispositif est constitué d’un réseau d’ordinateurs portables (neuf pour cette version) disposés des deux côtés d’une longue table (installée au milieu du public) et d’un serveur central qui projette une image sur un grand écran. Chacun des performeurs a une présence (soit, un curseur) dans ce même environnement projeté. Il peut y appeler, manipuler et déplacer des vidéos depuis une base de données. La performance, sous forme d’un montage spatialisé en temps réel, s’est structurée autour d’une série de règles provenant de la Ferme des Animaux de George Orwell. Cette structure a permis de réunir thématiquement des vidéos très hétérogènes et de créer un espace pour l’improvisation.

Ce dispositif a été conçu par les étudiants pour évoluer, pour être repris et rejoué dans des contextes divers et variés. A la manière d’un projet open source, chaque nouvelle occurrence, (et avec, les évolutions du logiciel et du format de présentation, et sa documentation) revient au projet collectif et peut être réactivée par les participants dans d’autres projets, déployée dans d’autres espaces. Ainsi, pour le travail avec le lycée Michelet de Vanves, les étudiants de Cergy et de Paris VIII ont été invités à présenter leur dispositif aux élèves et à leur expliquer les principes. Une semaine de workshop menée avec l’aide d’un des étudiants de Cergy, Galdric Fleury, a permis de faire évoluer le dispositif et son contenu en vue de la réalisation de deux performances réalisées par les lycéens devant leurs pairs. Une deuxième série de performances aura lieu au Bal le 4 juin.

Quelles étaient les règles du jeu ?

Pour cette itération, Galdric et moi-même avons demandé à Paul Echinard-Garin, leur professeur de français toujours très enthousiaste, de préparer un ensemble de textes, une vingtaine de citations d’un ou plusieurs paragraphes. Nous avons travaillé sur les significations possibles de ces textes. Pour faciliter le travail collectif nous avons séparé la classe en deux groupes de 14 et 16 élèves, à l’intérieur desquels ont été formé des binômes. Un binôme avait la tâche d’interpéter chaque citation par une image fixe et une vidéo trouvées sur internet, ainsi que par un court texte. Pendant cette recherche où chaque binôme travaillait indépendamment des autres, il y avait une certaine abstraction, jusqu’au moment où, pour la première fois, nous avons réuni à l’écran toutes les images, 7 ou 8, d’une seule citation, de tous les binômes d’un groupe. Tout le monde était vraiment supris de la cohérence visuelle de chaque tableau. Nous avons entendu des “Woau, c’est beau”, “Ca marche super bien”, “C’est incroyable”, etc.

La deuxième phase a été de travailler sur le montage en direct. On s’est donné pour règle que chaque citation durait à peu près une minute, à l’intérieur de laquelle on pouvait articuler images fixes, images en mouvement et textes. La première tendance était que tout le monde voulait être en présence à l’écran en permanence. Claire Labastie, leur professeur d’arts palastiques, a eu la très bonne idée que pour chaque citation, un élève s’occupe des agencements. Il s’est très vite ouvert une vraie discussion très engagée entre l’ensemble des élèves, où l’élève responsable n’hésitait pas à diriger les positionnements à l’écran, à composer avec eux leurs images et textes, et surtout à élaguer, en vue de créer du sens. Le reste de l’après-midi, Claire et moi avons à peine parlé, ce dialogue autour des questions de montage étant si passionné.

Selon toi, qu’apporte au dispositif initié avec les étudiants cette expérience avec les élèves du lycée Michelet? Que s’est-il joué de différent dans cette remise en jeu du dispositif ?

Pendant le workshop, le programme a pas mal évolué, tard le soir et tôt le matin, au fil des expériences notamment en vue de trouver la meilleure manière pour un utilisateur d’agencer une image fixe, une vidéo et du texte. Au niveau du dispositif, nous avons pu l’expérimenter dans ses limites, car avec l’aide précieuse d’un professeur responsable des réseaux, Pierre Cheminet, nous avons réussi l’exploit de réaliser les performances sur le réseau de l’école avec un ensemble très hétérogène de machinerie : des Macs, des PC, des fixes, des portables, des systèmes d’exploitation différents, en wifi et Ethernet, etc. Le projet global a donc vu une certaine évolution des outils, des manières d’être présent à l’écran, des possibilités techniques, etc.

J’étais surtout très content que les étudiants de Cergy soient venus présenter le projet pour lancer le workshop et qu’ils soient aussi venus voir les deux performances et discuter avec les élèves. Galdric m’a aidé brillamment à l’élaboration du workshop. Cela a créé une continuité et un échange très productifs avec les lycéens. Je crois que les élèves du lycée Michelet étaient pour la plupart très contents de se confronter à un mode de travail collectif, interactif et en temps réel. En tout cas, c’était une semaine très riche pour tous.

http://www.le-bal.fr/fr/non-classe/la-fabrique-du-regard-sexpose-au-bal/

Lycée Michelet

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