Raphaël Lembrez

GravOrg (2011) est une interface de dessin assisté par ordinateur permettant à l’aide
de la souris de composer des GRAVures ORGaniques d’où son titre. Ce projet fait
suite à Morceaux choisis. L’écran se présente comme une page vierge et lorsque le
spectateur clique sur l’écran, un élément de gravure anatomique apparait. Le
spectateur ne choisit pas et ne connait pas quel élément va apparaitre, ni quelles
vont être ses dimensions. Le centre de l’élément de dessin est le curseur de la
souris. Cette interface très simple possède trois fonctions : placer à l’aide de la souris
les éléments sur la page, effacer le dessin pour pouvoir en composer un nouveau et
sauvegarder le dessin obtenu sur l’ordinateur.

GravOrg est une manière poétique de faire de la chirurgie esthétique, en
explorant les organes comme différents patterns, différents tissus qui se mêlent pour
former un corps qui est toujours davantage que la somme de ses parties séparées. Il
s’agit d’un art anatomique fictif qui crée de l’imaginaire en jouant sur les codes du
genre avec une fausse apparence didactique et scientifique. Le choix des gravures
parmi de nombreux documents issus de manuels de chirurgie du début du XXe
siècle s’est porté sur ceux présentant des mains ou des instruments chirurgicaux.
Cela permet d’ouvrir cette rêverie organique vers des problématiques politiques
contemporaines qui sont celles de la modification du corps par la technique et de
réfléchir, du Frankenstein romantique, aux avatars actuels du transhumanisme et du
fantasme posthumain qui incarnent pour certains l’avenir.

Raphaël Faon

Jet-Lag (2011), réalisé avec Andres Salgado, est une œuvre programmée élaborée avec
Andres Salgado lorsqu’il était à Bogotá en Colombie et se développe comme un échange
épistolaire sous en images.

L’œuvre se présente au spectateur comme une animation affichée sur un
écran d’ordinateur générée en direct par la machine à partir des images envoyées
par les deux artistes pendant une semaine. Les images présentes dans le
programme ne sont pas visibles distinctement les unes des autres et ce qui est
donné à voir est en réalité une image composite mêlant plusieurs d’entre elles dans
de fausses couleurs, le programme reconfigurant les couches colorimétriques des
images sources au sein des images composites. Ces images composites défilent
avec rapidité d’une manière hypnotique, comme un flux. Ce que l’on voit également
affiché à l’écran est une mosaïque de pixels aux couleurs aléatoires qui défilent
comme un motif de cryptage.

A l’heure où les images ont été placées dans le programme à heure locale
pour chacun des deux artistes, les images s’affichent à heure locale également, en
s’appuyant sur l’horloge de la machine réceptrice. Lorsque l’heure d’apparition d’une
image est arrivée, elle se décode grossièrement ligne de pixel par ligne de pixel ;une
fois entièrement décodée, elle apparait nette quelques secondes puis le flux crypté
reprend jusqu’au moment où une autre image sera affichée. D’obédience pop, les
images affichées ont été photographiées par les deux membres de l’échange avec
des téléphones portables. Il peut aussi bien s’agir d’éléments vécus que l’on désire
partager qui ont été vécus localement ou d’éléments regardés : de nombreuses
images sont des appropriations, comme des photographies de l’écran d’ordinateur
lui-même lors de la projection de film, ou d’images sur internet que chacun voulait
montrer à l’autre, explorant avec ironie les différents liens qui se tissent entre la
consommation de celles-ci et la création de leur remix par le biais de la machine qui
leur offre un nouveau statut esthétique.

Chacun des épistoliers lançait ainsi le programme chez lui sans connaitre à
l’avance l’heure d’affichage des images placées par l’autre. Cette incertitude quant
au moment d’apparition de l’image engendre une sorte de frustration et de désir de
voir, de « pulsion scopique » pour parler en termes psychanalytiques, et une attente
de l’événement qui généralement est évitée à tout prix sur internet. Ce que nous
désirons partager avec le spectateur de cette expérience, c’est une respiration dans
un monde de machines où ce qui est le plus souvent pris en compte est la
productivité et l’abolition du temps perçu par un temps machine qui va toujours de
plus en plus vite, si l’on relit Bergson au travers des études de Paul Virilio. Nous
sommes face à la déconstruction du mode d’apparition ordinaire, instantané, des
images envoyées sur internet, engagés dans la faille du décalage horaire. Au-delà, il
s’agit de faire naitre un rapport de désir avec la machine dans une correspondance
où voir devient érotique.

Raphaël Faon

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